Big Pharma : au-delà de la critique, des propositions ! (Partie 2)

Journal du confinement #8

par Laurent Ziegelmeyer*

Pendant des années, on a considéré ici ou là que la politique de l’industrie pharmaceutique avait surtout des effets négatifs pour les malades des pays pauvres.

Les effets de cette politique pour les populations du « Sud » sont effectivement édifiants :

– Les médicaments sont trop chers, handicapant lourdement toute politique de santé publique ;

– Les maladies dites « non rentables » sont négligées. Seul 1% des 1 393 molécules sorties entre 1975 et 1999 concernait les maladies spécifiques de ces pays ;

– Certains traitements sont devenus tellement anciens que des résistances se sont développées et qu’ils sont devenus inefficaces.

Il est d’ailleurs légitime de se poser la question suivante : si le Covid-19 n’avait touché que les pays pauvres, y aurait-il autant d’essais lancés dans le monde pour trouver un traitement ? J’en doute !

La crise sanitaire liée au coronavirus démontre – si on devait encore le faire – que dans les pays riches aussi, la politique de ces groupes a un impact très fort. Cette mainmise du privé pose aussi de nombreuses questions dans les pays du « Nord » :

– Quel accès aux médicaments pour les populations les plus pauvres en constante augmentation ?

– Comment sont fixés les prix de ces médicaments et leur implication dans le financement de la protection sociale ?

– Comment un gouvernement peut-il élaborer une ambitieuse politique de santé si l’industrie pharmaceutique va à son encontre ?

Il ne s’agit pas d’imposer aux laboratoires de faire l’aumône, mais bien de donner à chaque être humain le droit à la santé. Cela repose les questions du médicament : pour qui, pour quoi faire, avec quelle industrie pharmaceutique ?

Il s’agit tout d’abord de débattre de la notion de propriété intellectuelle et de son appropriation. Les brevets dans le domaine de la santé ne sont qu’une confiscation pour des intérêts lucratifs. On peut d’ores et déjà évoquer quelques caractéristiques à transformer d’urgence : la durée excessive des brevets, leur « systématicité » quel que soit le médicament, leur application identique au « Nord » et au « Sud »…

Le médicament n’est pas un produit comme les autres. Il faut le considérer comme partie intégrante de la politique de santé, comme un bien public, au même titre que l’eau, l’énergie…

La recherche, la production et la distribution pharmaceutique ne doivent donc pas être régies comme aujourd’hui, sous le contrôle exclusif de quelques grands groupes privés. Il apparaît clairement la nécessité d’un réel contrôle public. Cela ne veut pas dire automatiquement nationalisation.

En effet en France dans les années 1980, nous avons connu une nationalisation d’une partie de l’industrie pharmaceutique. Cela n’a pas empêché des scandales comme l’Oltipraz, traitement contre la bilharziose découvert chez Rhône-Poulenc, mais jamais produit. Cela n’a pas permis non plus la constitution d’un grand pôle pharmaceutique permettant de répondre aux besoins de la population. En fait, c’était une entreprise « publique », mais gérée selon les critères de rentabilité du privé. La nationalisation avait permis de sauver Rhône-Poulenc, mais jamais il n’y eut la moindre réflexion sur un autre type de gestion.

Ce contrôle public peut s’articuler autour d’une intervention sur la demande, d’une véritable transparence sur le médicament, d’une réelle politique du prix, et enfin de la place que doit occuper la puissance publique.

Tout d’abord, on peut évoquer la mise en place d’un véritable conseil du médicament, indépendant des industriels, qui puisse établir des priorités, en lien avec les ONG et les associations de malades. Les conclusions de ce conseil devraient servir d’orientations tant à la recherche publique, qu’à l’industrie privée.

Comment ? Les aides publiques seraient soumises à ces orientations, et on peut imaginer également l’obligation pour les trusts d’utiliser une partie de leurs bénéfices à des recherches et des productions utiles et indispensables.

Aujourd’hui si on prend Sanofi, d’un côté la moitié des bénéfices sont versés aux actionnaires, et de l’autre ils touchent depuis des années près de 150 millions d’aides publiques, comme le crédit impôt recherche, sans obligation. Ils ont quand même supprimé 3 000 postes de chercheurs en 10 ans en France. Le dernier plan est en cours, avec la fermeture du site d’Alfortville !

D’autres pistes peuvent être évoquées : fonds alimenté par une taxe sur ces bénéfices, fonds de soutien à la recherche publique et à des initiatives de solidarité internationale.

On pourrait imaginer aussi un dispositif utilisant le fonds évoqué (ou d’autres ressources) pour assurer un financement à des programmes dans le cadre des priorités du conseil avec comme condition l’absence de brevet, faisant de ces molécules des biens publics.

Réfléchissons également à un mécanisme permettant que des molécules efficaces mais abandonnées ne restent pas dans les tiroirs des laboratoires. Ces produits sont souvent brevetés, il est temps de réveiller ces brevets dormants !

On peut penser enfin à la réquisition des unités de fabrication qui ne sont pas utilisées afin de produire les médicaments faisant défaut aujourd’hui.

Prenons l’exemple de l’usine Famar à côté de Lyon, évoqué dans mon précédent article ! Le terme de réquisition peut faire “peur”, mais est-il plus effrayant que cette logique actuelle de l’industrie, faite de mépris pour les malades du « Sud » et de destruction de l’emploi au « Nord » ?

On le sait, le privé de toute façon ne voudra pas travailler sur tout. Se pose donc clairement la constitution d’un pôle public du médicament !

La constitution d’un grand pôle public de recherche et de production pharmaceutique est nécessaire, mais avec un mode de gestion qui ne soit pas calqué sur le privé, pôle public géré par les chercheurs, les salariés, impliquant les syndicats, les associations de malades, les ONG, dans le cadre du débat démocratique. Ce pôle public serait ouvert sur les collaborations internationales notamment avec le Sud (le transfert technologique étant, pour moi, l’avenir dans ces pays), ouvert également aux collaborations public/privé, mais sur une base d’égalité et non pas dans un cadre de domination du privé, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui.

Il est temps de sortir le médicament, ce bien public, de la logique capitaliste !

*Communiste choisyen, Laurent est salarié du groupe Sanofi et élu du personnel. Il est également conseiller municipal délégué.

avril 11, 2020

Étiquettes : ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *