Cuba, l’île de la santé

Journal du confinement #7

Le coronavirus à Cuba

Comme beaucoup de pays, Cuba est confronté au coronavirus. L’Etat a fermé les frontières aériennes et maritimes, ce qui ne l’a pas empêché d’accueillir le paquebot anglais MS Braemar avec 1 000 passager·e·s à son bord, dont certain·e·s testé·e·s positifs au coronavirus.

“On n’a pas compris pourquoi on était rejetés par des ports des Caraïbes alors que l’épidémie de Covid-19 (à bord) était sous contrôle”, se sont étonné·e·s certain·e·s touristes. Les Bahamas ont toutefois fourni nourriture et médicaments.

Que ce soit à La Havane ou dans les provinces, le confinement est de rigueur. Les étudiant·e·s en 2ème et 3ème année de médecine font du porte-à-porte auprès de la population pour bien expliquer, notamment aux personnes âgées, ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Malheureusement comme dans beaucoup de pays, l’indiscipline de certaines personnes ne facilite pas la tâche du corps médical. Pour sa part le ministre de la Santé publique, José Angel Portal Miranda, a présenté la semaine dernière une mise à jour de la situation de pandémie.

À Cuba 2 742 patient·e·s sont placés sous surveillance épidémiologique : 2 676 Cubain·e·s et 66 étranger·e·s. Par ailleurs, 1 140 cas suspects et 193 cas confirmés sont hospitalisés. 6 821 contacts directs sont suivis de prêt et 26 278 personnes sont encore placées sous la surveillance du système de soins de santé primaires. Le ministre a indiqué que mercredi dernier, 100 000 tests rapides de dépistage étaient distribués dans toutes les provinces du pays, et seront appliqués aux groupes vulnérables, notamment aux personnes souffrant d’une infection respiratoire aiguë, aux personnes âgées et aux personnes placées en isolement.

Cette réponse forte à la crise sanitaire n’est pas le fruit du hasard. Depuis de nombreuses années, l’île a fait le choix d’investir en priorité dans son système de santé. Ainsi au regard de la situation cubaine, l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) souligne qu’il est possible pour un pays du Tiers-monde aux ressources limitées de mettre en place un système de santé performant et d’offrir à l’ensemble des populations “une protection sociale digne de ce nom, s’il y a la volonté politique de placer l’être humain au centre du projet de société“.

Cuba et la santé, une longue histoire

Lors du triomphe de la Révolution en 1959, Cuba ne comptait que 6 286 médecins. Parmi  eux, 3 000 avaient choisi de quitter le pays pour se rendre aux Etats-Unis, attirés par les opportunités professionnelles que leur offrait Washington. Au nom de la guerre politique et idéologique qui l’opposait au nouveau gouvernement de Fidel Castro, l’administration Eisenhower avait décidé de vider la nation de son capital humain, au point de créer une grave crise sanitaire.

Face à cela, Cuba s’était engagée à investir massivement dans la médecine, en universalisant l’accès aux études supérieures et instaurant la gratuité dans tous les cursus. Ainsi il existe aujourd’hui 24 facultés de médecine (contre une seule en 1959) dans 13 des 15 provinces cubaines, et le pays dispose de plus de 43 000 professeurs de médecine. Depuis 1959, près de 109 000 médecins ont été formés à Cuba. Avec un médecin pour 121 habitants (82 médecins pour 10 000 habitants,) selon l’Organisation mondiale de la Santé, Cuba est la nation au monde la mieux pourvue dans ce secteur. Le pays dispose de 161 hôpitaux et 452 polycliniques. A titre de comparaison, la France compte 1 médecin pour 277 habitants (36 médecins pour 10 000 habitants) et les Etats-Unis 1 médecin pour 384 habitants (26 médecins pour 10 000 habitants).

Pour le cursus 2011-2012, le nombre total de diplômés en Sciences médicales, comprenant 21 profils professionnels (médecins, stomatologues, infirmiers, psychologues, technologie de santé, etc.…), s’élève à 32 171, aussi bien cubains qu’étrangers. Depuis près de cinquante ans, on vient d’Europe ou d’Amérique pour y faire du tourisme médical. Les praticiens sont excellents, les plages magnifiques et les prix très abordables. Se faire soigner à Cuba, c’est 60 à 80% moins cher qu’aux Etats-Unis. On y pratique toutes les spécialités, mais il y a des points forts, comme la cancérologie ou l’ophtalmologie. Cuba, qui a impérativement besoin de devises, n’a pas grand-chose d’autre à exporter que de sa matière grise, sur laquelle ses autorités ont tout misé, à la fois pour nouer des alliances et pour pouvoir acheter du pétrole.

Mais Cuba n’est pas que « prescripteur », elle est aussi « chercheur » et « formateur ». La faculté de médecine de La Havane est un centre de formation très convoité, tant et si bien que, depuis la fin des années 90, le pays s’est doté d’une école latino-américaine de médecine qui forme les praticiens d’une trentaine de pays, y compris des Etats-Unis. Depuis la première promotion en 2005, environ 10 000 médecins y ont été formés.

Les résultats sont là : avec un taux de mortalité infantile de 4,2 pour 1 000, l’île caribéenne présente le meilleur indicateur du continent et du Tiers-Monde. Il est même inférieur à celui des Etats-Unis et se situe parmi les plus bas au monde. Avec une espérance de vie de 78 ans, les Cubains vivent 30 ans de plus que leurs voisins haïtiens. En 2025, Cuba disposera de la plus grande proportion de personnes de plus de 60 ans d’Amérique latine.

Une médecine solidaire sur le plan international

Cuba fait également bénéficier les populations du Tiers-monde de son expertise dans le domaine de la santé. Depuis 1963, Cuba envoie des médecins et autres personnels de santé dans les pays du Tiers-Monde afin de soigner les déshérités. Actuellement, près de 30 000 collaborateurs médicaux travaillent dans plus de 80 pays de la planète.

Avec la « Mission Milagro » (Mission Miracle) créée en 2004, en une décennie près de 3,5 millions de personnes ont pu retrouver la vue grâce à l’internationalisme cubain. Ce programme social, créé dans un premier temps pour le Venezuela, a été étendu à tout le continent sud-américain avec l’objectif d’opérer un total de 6 millions de personnes. En plus des opérations chirurgicales, la Mission Miracle fournit gratuitement des lunettes et des lentilles de contact aux personnes atteintes de troubles de la vue.

En 2014 Cuba s’est aussi engagée dans la lutte contre le virus Ebola, en dépêchant un important contingent de personnels soignants en Afrique de l’Ouest, alors que les grandes nations laissaient plutôt la main aux humanitaires.

Malgré le blocus états-unien, la médecine cubaine au chevet du reste du monde                                          

Cuba a réussi à universaliser l’accès aux soins à toutes les catégories de la population et à obtenir des résultats similaires à ceux des nations les plus développées, et ce malgré des ressources extrêmement limitées et l’impact dramatique causé par les sanctions économiques imposées par les Etats-Unis depuis plus d’un demi-siècle.

Le blocus s’étend bien au-delà des États-Unis puisque ces derniers font pression sur l’ensemble des pays demandant une aide à Cuba. Les entreprises françaises et européennes sont notamment concernées. Par exemple, une banque française ayant des agences aux USA refusera généralement de faire des virements entre la France et Cuba.

Ainsi en un an, 9 000 médecins cubains employés à l’étranger ont dû rentrer chez eux après l’annulation de leurs contrats. Un manque à gagner considérable pour La Havane, qui dépend de ces devises. Les États-Unis dénoncent de leur côté un « système esclavagiste et politisé ».

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, avait félicité les pays concernés d’avoir « refusé de permettre au régime de Cuba de bénéficier du trafic de médecins ». Les États-Unis accusent le gouvernement cubain d’exploiter une main d’œuvre esclave” et d’utiliser parfois ces docteurs comme militants politiques dans leur pays d’affectation. Leur allié, le président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro, affirme que dans les rangs des médecins cubains s’étaient infiltré des agents du renseignement.

Les Cubains ne comptent pas en rester là. Face aux menaces de Washington, La Havane a déjà pris les devants en réorientant son contingent vers la Chine, l’Arabie saoudite, le Koweït, le Vietnam et l’Afrique du Sud.

Malgré ce blocus face à la crise du Covid-19, les médecins cubains n’ont pas hésité à s’engager à l’international. Déjà à pied d’œuvre en Italie, des spécialistes cubains des interventions sanitaires d’urgence pourraient arriver en France, aux Antilles françaises. La France a donné son accord par décret, suite à un amendement proposé par Catherine Conconne en juin 2019, soutenue par ses collègues parlementaires des Antilles.

En France, des membres du groupe d’amitié franco-cubain de l’Assemblée nationale ont pris contact avec l’ambassade de Cuba à Paris pour explorer la possibilité de reproduire l’expérience italienne dans l’Hexagone. Le député des Bouches-du-Rhône François-Michel Lambert a pris la tête de cette croisade.

Les laboratoires cubains produisent notamment l’interféron Alpha 2 B, une molécule qui serait efficace pour contrer les infections du Covid-19. Selon François-Michel Lambert, « Avec leur blocus, les Américains vont peut-être connaître un retour de bâton en ayant à 150 kilomètres de leurs côtes une partie de la réponse à l’épidémie ».

*Habitant de Choisy-le-Roi et militant du PCF, Manuel Pascual est membre de Cuba Coopération France.

avril 10, 2020

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